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LES MYSTÈRES

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LA RUSSIE

Paris. lni|Miiiicr>p Schneider et Lancrand, me d'Krrurih, 1.

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LES MYSTÈRES

LA RUSSIE,

TABLKAU

POLlTlQtJK ET MORAL DE L'EMPIRE ROSSE.

UBuariM *'m

PAR M. FREIIERIC LACROIX.

PARIS,

PAGNEBRE, ÉDITEUR,

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AVANT-PROPOS.

Ce livre a pour objet de faire connaître Tempire de. Russie dans ses vices et ses qualités, dans sa force et sa faiblesse. Il complète et rectifie ce qui a été publié sur cet étrange pays, encore à l'élat d énigme sur bien des points.

L'auteur s'est attaché à ne rien dire qui ne concourût à la démonstration dont il a fait la base de son travail. Il se flatte d'avoir su éviter les hors-d'œuvre et les digressions, dont le moindre inconvénient est de dérouter et de fatiguer le lecteur.

Après avoir exposé le principe et la nature du gouvernement russe, il fait connaître Thomme en qui ce principe se personnifie, c'est-à-dire l'empereur. Puis, continuant ses déductions, en prenant le despotisme toujours pour point de départ, il montre, dans des chapitres séparés, Tinfluence de la forme poli- tique sur le caractère et les mœurs du peuple russe. Il fait un tableau complet de la noblesse, du servage, du clergé ; il énumère et fait toucher du doigt les ressources réelles de cet empire, si mal appréciées par les autres nations euro- péennes. Il a fait entrer dans un long chapitre consacré à l'armée russe des ren- seignements tout à fait nouveaux, non-seulement sur l'organisation du système militaire et sur les forces effectives de ce pays, mais encore sur la guerre de Circassie. La marine, les finances de l'État, l'agriculture, le commerce et l'in- dustrie ont chacun leur part dans ce minutieux examen. Un chapitre sur la Sibérie complète Taperçu sur la législation et la justice. La politique du cabinet de Saint-Pétersbourg à l'égard des peuples conquis a sa place réservée, et l'on pense bien que la Pologne a le triste privilège d'occuper à elle s»îule dans cet ouvrage autant et plus d'espace que les infortunes de ses sœurs en esclavage, k Crimée, la Bessarabie, la Géorsie, etc.

Pour éviter l'accumulation des faits sur quelques points isolés du fivre, ou peut-être une logique sévère aurait les placer, on les a dis.^éûiih'és ;ï!ari.s tout le cours de l'ouvrage. Cette méthode avait d'autant moinôd'fcccnVenieùt que la matière, étant essentiellement complexe, se prêtait à cet éparpillement des réciLs et des révélations. Ainsi on a pu placer dans les chapitres Servage, Noblesse^ Justice et (Lms plusieurs autras, des faits qui, procédant directement

M. R. 4

2 INTRODUCTION.

du principo aulocraliquc, auraicnl rigoureusement figurer dans le chapitre Despotisme^ mais qui cependant pouvaient fort bien être enregistrés ailleurs. 11 ne faut donc pas chercher dans chaque chapitre isolément tout ce que com- porte le sujet qu'on y traite ; il est nécessaire de lire les divisions correspon- dantcSf pour avoir un ensemble complet.

Quoique les Mystères de la Russie soient, au fond, un livre éminemment sé- rieux, on y trouvera un grand nombre d'anecdotes et de récits, dans lesquels l'auteur s'est appliqué à déguiser la gravité de sa thèse sous la variété de la forme.

Celui qui livre ici au public ses impressions et ses jugements sur la Russie a écrit, on le verra, en pleine connaissance de cause. Les lecteurs s'aperce- vront tout d'abord qu'un pareil ouvrage n'a pu être composé que de ma- tériaux recueillis dans le pays même. L'auteur a rejeté avec soin tout ce qui ne lui a pas paru avoir le caractère de la certitude; c'était le seul moyen de ne laisser aucune prise aux dénégations sérieuses. Du reste, il aurait pu se dis- penser de ces précautions oratoires, car il demande à être jugé sur son œuvre, persuadé que la vérité se trahit trop bien d'elle-même dans chacune de ses pages, pour avoir besoin d'être afGrmée d'avance.

11 est à l'abri de toute supposition fAcheuse sur le mobile qui l'a guidé. Il n'a puisé ses inspirations dans aucun motif de rancune; sa fran- chise n'a eu à reculer devant aucune de ces obligations morales qui naissent naturellement de services rendus et acceptés; aucun lien de re- connaissance ne rattache au peuple ou aux personnes dont il a tracé le portrait. Il était donc placé dans les plus désirables conditions d'impartia- lité, et il a pu écrire sans préoccupation d'animosité systématique, comme aussi sans scrupule de délicatesse.

Encore un mot : l'auteur des Mtjslères de la Russie n'a été que juste. Par des motifs qu'on trouvera exposés plus loin, il n!a pas été, il n'a pas voulu être indulgent. 11 n'avait aucime raison de ménager de hauts pei'sonnages, traités jusqu'ici avec une réserve par trop diplomatique. Seulement il a tenu à donner une preuve de l)on goût et de respect pour les convenances, en élaguant de son livre tout ce qui aurait pu prêter directement au scandale; et certes, sur ce point, il affirme que plus d'un éminent fonctionnaire de la cour de Russie, a commencer par l'empereur, lui doit delà reconnaissance pour ce qu'il a jugé à propos de laisser dans l'ombre. Mais ce qu'il a mis en lu- mière suffit pour faire bien connaître ce monde singulier, si différent des so-

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LES MYSTÈRES

DE

LA RUSSIE.

CHAPITRE I.

Nature du gouvernement russe. Omnipotence de Tempereor. Catéchisme russe. Pro- gramme des qualités d*ua despote russe. Tentative de suicide punie de la bastonnade.

Infaillibilité du |>ouvoir autocratique; les victimes ignorent pourquoi on les persécute; le major Masson et les Mémoires secrets sur la Russie; Kolzebue exilé en Sibérie; exil du prince Dolgorouki. Un viol moral.— Justice du despotisme ~ Mansuétude de Timpé* ratrîce Anne. Point de discussion avec le despotisme ; singuliers quiproquo. Nature des supplices en Russie. Le knout. Supplice de madame Lapoukbin. Supplice du skross-stroï. Toujours le bâton! Le comte Panin et le pivcepleur, Curieux exemples de volonté despotique et d*obéissance ; la flotte incendiée et reconstruite; plan- tation d'une promenade en hiver ; palais rebâti eu un an. PoUronoerie du despotisme ; espionnage; violation du secret des lettres; anecdotes. La censure en Russie; le Dieu malin; \eÈ Méditations de Lamartine; le Journal des Débats; guillollnades littéraires.

Lois sur les absents et les voyageurs ; ce qu*il en coûte aux Russes pour résider à Paris. Éducation de la nation; la crainie» moyen de gouvernement ; la femme sau- vée des eaux et l'impératrice. L*ôtiqueUe en Russie; respects ofûciels envers le sou-* verain. Les couilisans russes. Le naturaliste Pallas en Crimée. Traits curieux de courtisannerie : le favori en chasse ; la comédienne et le prince Korsakoff; voyage detla- tberine II ; voyage de l'empereur Alexandre ; manière de foire la foule sur le passage d*un autocrate ; bestiaux changés en figurants de théùlre. Voyage de Tempereur Nicokis : toujours la comédie; le comte de Witt, le plus ingénieux des courtisans; ville bâiie en six mois; jardin poussé en vingt-quatre heures ; les arbres du comte Potucki ; histoire d'une parenté; rosières improvisées. L&cbeté des courtisans russes; aventure de Paul Jones ; le duc de Mortemart et Tempereur Nicolas; histoire de la disgr&ce de Souwaroff; le triomphe décommandé.

8i la Russie eut été mieux connue du temps de Montesquieu, au lieu d'avoir lea regards sans cesse tournés du côté des États musulmans « l'auteur de VEsprit des Lois n'aurait eu qu'à analyser le régime social et politique de Tempire moscovite, et ses déductions sur le gouvernement despotique eussent été à Tabri de toute contestation; car sa théorie se fût bornée à Texposé d*uu fait, d'une réalité palpable.

4 LES MYSTERES

La Russie, en efTet, offre à un bien plus haut degré que la Perse et la Turquie Tidcal du pouvoir absolu, en ce sens qu'on y voit cette espèce de gouvernement enfanter, avec une logique inflexible, toutes ses consé- quences naturelles, et emprunter même, pour se fortifier, Tappui du fjouvernement militaire. Chez les Russes, le principe despotique est armé de pied en cap.

En Perse et en Turquie, il existe une législation écrite, d'autant plus vénérable qu'elle constitue la religion elle-même. Le souverain est sou- mis, comme le plus humble de ses sujets, à ces lois émanées du repré- sentant de Dieu sur la terre; ses caprices ne peuvent aller au delà des limites que le Koran leur oppose ; il est omnipotent comme administra- teur, c'est-à-dire comme exécuteur de la loi, mais nullement comme lé- gislateur, et encore moins dans Tordre religieux.

En Chine, le chef de TKlat est assisté d'un conseil ou tribunal, qui examine sa conduite et jouit du droit de remontrance.

Partout ailleurs, en Europe, comme en Amérique, le pouvoir despo- tique a toujours été modifié, ou du moins tempéré, soit par des institutions protectrices, soit par les traditions religieuses.

En Russie, rien ne gène les allures du souverain. La volonté de Tera- percur est la loi suprême. Il est V autocrate, c'est-à-dire qu'il ne puise qu'en lui-même la puissance et le droit de gouverner. Il est son conseil d'Etat et son sénat. Bien plus, il est le chef de la religion, le délégué de Dieu sur la terre, presque Dieu lui-même. Rien n'existe que par lui et pour lui. Il peut tout créer et tout détruire; il dispose de la liberté et de la vie de chacun de ses sujets, à commencer par le plus éminent^ Il ne doit compte à personne de sa volonté ni de ses actes ; il ordonne, et tous obéissent ; il frappe, et tous se résignent. Avec bien plus de raison que Louis XIV, il peut dire : « L'Etat, c'est moi. )> Il peut même ajouter : « La Russie tout entière, c'est moi. » Malgré les lois qui reconnaissent la propriété, il peut, en vertu du droit de conRscation, de vie et de mort, se considérer comme propriétaire de tout ce qui existe dans son empire. Point d'assemblées, point de conseil qui fixent le chiffre annuel des im- pôts; l'empereur seul règle et administre le revenu national. Point de ministère investi, sous sa propre responsabilité, du droit de déclarer la guerre ; un mot de l'autocrate suflit pour armer la nation et la faire mar- cher contre ses ennemis. Ce qu'on appelle le sénat n'a rien à voir à la politique; c'est une assemblée délibérative dont les attributions se bor- nent à juger les appels des sentences rendues par les tribunaux infé-

Ml y a un proverlM; russe qui dit : « Près du (zar le pouvoir, près du l2ar la mort, n

DE LA RUSSIE. 5

rieurs, à examiner les plus insignifiantes questions d'administration, et à enregistrer les ordonnances de l'empereur. Le tzar est le seul directeur des affaires étrangères de Tempirc ; il a des. commis désignés sous le nom àeministre^s, et qui souvent se transforment en simples expéditionnaires. Le souverain est la source de tous les honneurs, de tous les emplois. Tout émane de lui, tout aboutit à lui. L'armée, la marine, l'instruction publique, toutes les forces nationales sont dans sa main. Il est infaillible comme Dieu même. Que dis-je? plus puissant que Dieu, il peut vouloir et faire qu'un crime soit métamorphosé en une action louable. Si l'on considère maintenant que cette autorité sans limites s'appuie sur des institutions militaires qui décuplent sa force, et qu'elle s'exerce sur une nation à qui l'habitude de l'esclavage a fait dès longtemps oublier les droits imprescriptibles de l'homme, on restera convaincu de la vérité de ce que nous disions en commençant, à savoir : que le gouvernement russe est l'idéal du pouvoir despotique; on pourrait même dire un idéal aggravé de tout ce que l'abus de l'autorité peut enfanter de plus horrible, de plus monstrueux, de plus extraordinaire.

Charles XII, pendant une de ses campagnes, irrité de la résistance que le sénat de Suède opposait à ses volontés, écrivit aux mécontents qu'il leur enverrait une de ses bottes pour les faire obéir. Il semble que ce trait soit emprunté à l'histoire de Russie; quoi qu'il en soit, il peint mer- Teilleusement la nature du despotisme.

En Russie, l'absence de toute tradition procédant du catholicisme, le caractère même de la nation, tout, jusqu'au climat, concourt à rendre plus facile l'exercice de l'autorité. L'arbitraire a devant lui un champ illimité, et il le parcourt, sans crainte même de l'assassinat, qui, s'il frappe quelquefois le despote, n'atteint jamais le principe du gouver* nement.

La nature du gouvernement russe, l'obéissance aveugle due à l'empe- reur, le fanatisme que le pouvoir inculque à la nation pour la personne et l'autorité du souverain, tout cela se trouve formulé dans le document suivant, que nous donnons comme une pièce éminemment curieuse et importante. C'est un catéchisme russe publié par ordre du gouvernement et imprin^é à Wilna, capitale de la Lithuanic, en 1832. Il est destiné à Tusage des écoles et des églises dans les provinces polonaises de la Russie.

Queslion première. Comment doit-on envisager raulorité de rcmpereur, selon Tesprit du cliristianisme?

Réponse, Comme émanant directement de Dieu.

Deuxième demande, Sur quoi cela est- il fondé dans la nature des choses? Réponse, C*e8t par la volonté de Dieu que les hommes vivent en société ; de là,

fl LES MYSTERES

les diverses relations qui constituent la société qui, pour plus de sûreté» se subdivise en parties appelées nations, dont le gouvernement se trouve confié à un prince, roi ou empereur, en d*autres termes, à un chef suprême. Nous voyons ainsi que, comme riiomme n^esisle que selon la volonté de Dieu, la société, et particulièrement le su- prême pouvoir et Tautorité de notre seigneur et matlre, le tzar, n'émanent aussi que de la même volonté divine.

Troiêième demande, -^ Quels sont les devoirs qu*en qualité d*humbles sujets la religion nous enseigne envers S. M. Tempereur de Russie?

Répon$e, —-Nous lui devons culte, obéissance, fidélité, payement dimpôts, service, amour et prières, le tout pouvant être compris dans les deux mots : culte et fidélité.

Quairième demande, En quoi doit consister ce culte, et comment doit-il se ma- nifester?

Répanêe. Par le respect le plus absolu dans nos paroles, mouvements, conduite, pensées et actions.

- Cinquième demande. Quelle est Tobéissance que nous devons à l'empereur?

Réponse. Une obéissance entière, passive et illimitée sous tous les rapports.

Sixième demande. ^~ En quoi consiste la fidélité que nous lui devons?

Réponee. Dans rexécuiion rigoureuse de ses ordres, sans examen ; dans Taction de nous acquitter de nos devoirs envers lui, et de faire tout ce qu'il exi^e sans murmurer.

Septième demande. -— Est-ce pour nous une stricte obligation de payer les impôts à notre gracieux souverain Tempereur ?

Réponse. Il est de notre devoir de payer chaque impôt selon ses commande** ments, quant à la somme et quant au terme.

Huitième demande. -* Sommes-nous obligés au service de S. M. l'empereur?

Réponse. Certainement. Nous devons, lorsqu'il l'exige, nous sacrifier en obéis* sant à sa volonté, soit dans le service civil, soit dans le service militaire, ainsi qu'il le juge à propos.

Neuvième de^nande. Quels sentiments de bienveillance et d'amour devons-noas ii Tempereur?

Réponse. -^ Nous devons témoigner notre bonne volonté et notre aflfection, selon notre position, en tâchant de contribuer à la prospérité de notre pays natal, la Russie (1), aussi bien qu'à celle de notre père Tcmpcrcur et de son auguste fa- mille.

Dixième demande. Sommes-nous obliges de prier pour l'empereur et la Russie, notre pays?

Réponse. » Oui, nous devons prier en public et en particulier, en implorant le. Tout-Puissant d'accorder à l'empereur la santé, le bonheur et la sûreté de sa per- sonne. La même chose s'appltifuc à notre pays, qui constitue une partie indivisible de l'empire.

Onzième demande, Quels sont les principes opposés k ces devoirs? ' Et non la Pologne!

DE LA RUSSIE. 7

Réponêe. -* Le raanqne de respect, la désobéUsance, rinOdéliié, la malveillance, la irablgon, la mulineiie et la révolte.

DouMiême demande. Le manque de respect et rinûdélilé h Tégard de Tcmpc- reur, comment doivent-ils être considérés sous le point de vue religieux ?

Réponse, Gomme le péché le plus détestable, le crime le plus horrible.

Treizième demande, Ainsi la religion nous défend de nous révolter et de ren« verser le gouvernement de l'empereur?

it/poiutf.—- Elle nous défend de faire chose semblable, n*importe dans quelles cir- constances.

Quatorzième demande. Outre le culte que nous devons à Tempereur, avons-nous h témoigner du respect aux autorités publiques qui émanent du souvera'n?

Réponte,^Ou\^ parce qu'elles en émanent, parce qu'elles le représentent, et parce qu'elles sont instituées à sa place, de manière que l'empereur est partout.

Quinzième demande. Par quelles raisons devons-nous remplir les devoirs qui viennent d*étre énoncés?

Réponu. -* Par des raisons de double nature ; les unes naturelles, les autres ré- vélées.

Seizième demande, Quelles sont les raisons naturelles?

Réponee, -* Outre ce qui a été dit, les voici : l'empereur étant le chef de la nation, le père de ions ses sujets, qui forment une patrie commune, la Russie mérite déjà par le respect, la gratitude et Tobéissance ; car le bien public, comme la sécurité individuelle, dépendent de la soumission qu'on témoigne à ses ordres.

DiX'Mepiiémê demande, -* Quelles sont les raisons révélées de ce culte?

RépoMe. Ces raisons consistent en ce que Tempereur est le lieutenant et le mi- nistre de Dieu pour exécuter ses commandements. La désobéissance à l'empereur s'ideniiiie par conséquent avec la désobéissance envers Dieu lui-même, qui récom- pensera dansTautre monde notre culte et notre obL'issance envers l'empereur, comme il punira sévèrement, et pendant toute réternité, ceux qui pourraient y manquer. Dieu nous ordonne, d'ailleurs, de donner notre amour et d'obéir, du fond de notre kme, k chaque autorité, et particulièrement à l'empereur, non par considérations temporelles, mais par crainte du dernier jugement.

Diw-'huilième demande. <— Quels sont les livres qui prescrivent ces dcvoh'S ?

Réponse, L'Ancien et le Nouveau Testament, et en particulier les Psaumes, les Évangiles et les Épitres apostoliques.

JHx-neuioième demande, Quels exemples confirment ces doctrines ?

Réponse. L'exemple de Jésus-Christ lui-même, qui vécut et mourut sujet de l'empereur de Rome, et se soumit respectueusement au décret qui le condamnait à mort. Nous avons, de plus, l'exemple des apôtres qui aimaient et respectaient égale- ment les autorités, enduraient patiemment les cachots, selon la volonté des empe- reurs, et ne se révoltaient pas, comme des malfaiteurs et des traîtres. Nous devons donc aussi suivre ces exemples, savoir souffrir et nous taire.

Vingtième demande. L'usage de prier Dieu pour le bonheur du souverain, à quelle époque a-t-il pris naissance?

8 LES MYSTÈRES

Réponte, ^ L*usagfî des prières publiques pour les empereurs date de Tiiilroduc- lion même du cbrisiianisme ; c'est le legs le plus magnifique et le plus précieux que nous aient laissé les siècles passés.

Telles sont les doctrines impies, les abominables impostures que Ton inculque aux enfants polonais et russes. C'est le catéchisme de l'au- tocratie ^ le symbole de la foi dans un État despotique.

Dans le pays dont nous traçons le tableau, toutes choses sont si rigou- reusement ordonnées suivant la logique du pouvoir absolu, que tout ce qu'on va lire n'est en quelque sorte que le développement de ce qui pré- cède. C'est pourquoi, avant de dire ce qu'est la Russie, et de faire le ta- bleau de son organisation, dont les détails viendront plus loin, il fallait exposer la nature de son gouvernement.

On a dit qu'il faudrait un ange pour gouverner un pays soumis au ré- gime de l'autorité absolue. On ne considère pas que l'ange, devenu auto- crate, ne tarderait pas à déposer ses ailes et à se transformer en simple mortel. Cette espèce de gouvernement donne trop beau jeu à la volonté et à tous les mauvais penchants de la créature, pour qu'on puisse long- temps résister à sa funeste influence. A moins de citer les rois fainéants ou imbéciles qui consentent à régner au milieu de l'anarchie, il serait dif- ficile de désigner un despote qui n'ait été, systématiquement ou par occasion, violent, brutal, capricieux, injuste, souvent cruel et sanguinaire. Aussi ne faut-il pas s'étonner de retrouver ce programme d'excellentes qua- lités sur le trône de Russie. La Sibérie, la Pologne, d'innombrables faits hautement significatifs , et que nous signalerons en leur lieu et place, disent assez que l'empereur actuel peut se reconnaître dans ce portrait.

Nous énumérons ici les attributs et les signes caractéristiques du des- potisme. Mais l'autocratie a ses signes particuliers et veut être analysée en dehors des théories générales, comme ces cadavres qui, après des cas de maladie peu ordinaires, sollicitent l'attention minutieuse de la science.

Le despotisme russe ne veut pas que les gouvernés se trouvent malheu- reux sous son joug, et aspirent à une condition meilleure. Un pauvre mougik * employé chez un perruquier de Saint-Pétersbourg, ne pouvant plus tolérer les mauvais traitements que lui infligeait la barbarie de son maître, résolut d'en finir avec la vie et se coupa la gorge; mais il ne fit que se blesser et fut porté à l'hôpital, on lui prodigua les soins les plus assidus.

La blessure fermée, le malade fut bientôt rétabli. Il sortit de l'hospice, et le voilà fort satisfait de son coup de rasoir manqué. Mais le tour du

* Pav«an, FPrf russe.

DE LA RUSSIE. D

despotisme était venu. En Russie, ne se tue pas qui veut. Un paysan qui attente à ses jours vole son seigneur, s*il appartient à un noble, ou rempercur, s'il est serf de la couronne. D'ailleurs, le suicide d'un pauvre diable tend à prouver que tout le monde n'est pas également heureux dans l'empire des tzars. C'est donc une insulte au pouvoir, à l'empereur. Quoi de plus logique ? Aussi, le convalescent fut-il bien et dûment fustigé, pour apprendre à vivre. Il fut beaucoup plus malade du knout que du rasoir. Un peintre français de notre connaissance, qui soigna ce malheu- reux après son châtiment, ne pouvait comprendre une si stupide barbarie. Sa surprise eût été moins profonde, s'il eût quelque peu réfléchi aux con- séquences nécessaires du gouvernement absolu, tel qu'il existe et se pra- tique dans cet heureux empire. Le mougik n'avait rien à dire; il Je com- prit et s'abstint de murmurer. D'ailleurs, qui aurait accueilli ses plaintes? Il se contenta de guérir et de restituer à son maître la jouissance de sa personne, miraculeusement sauvée du suicide et du bâton.

En Russie, quand le despotisme vous frappe, de quelque part qu'il vienne, la plupart du temps, vous ignorez la cause de votre disgrâce. Au fond, rien n'est plus naturel : comme le pouvoir autocratique est infail- lible, et qu'il n'y a pas à raisonner avec lui, il est tout à fait inutile qu'il daigne apprendre à la victime pourquoi il persécute ou la tue. Un Dieu peut et doit se passer de jugements contradictoires; le tzar n'est-il pas une incarnation de la Divinité?

n faut, sous peine de tomber dans une fatigante prolixité, s'en tenir,' quant à présent, aux exemples les plus célèbres : le major Masson, de- puis longtemps au service de la Russie et secrétaire des commandement3 d'Alexandre, alors grand-duc, fut, un jour, arrêté et envoyé hors des fron~ tièrçs par ordre de l'empereur Paul I". Il ignora toujours le véritable motif de cette brutale expulsion, et il était réduit à supposer qu'il devait ce traite- ment tout à fait autocratique à sa ressemblance avec le colonel Laharpe, pré- cepteur des grands ducs, et que le tzar détestait. Masson se vengea cruelle- ment par la publication de ses Mémoires secrets sur la Russiey et vraiment l'exécution fut terrible. Kotzebue comprit mieux le despotisme russe. Gomme le major Masson, il fut enlevé et transporté en Sibérie, sans se douter seu- lement de ce qui avait pu servir de prétexte à cette proscription. Il n'en sut pas davantage durant tout le temps de son exil. A son retour auprès de l'empereur, bien loin de se plaindre, il devint le plus plat serviteur de Paul I*'. C'était un homme sans dignité, mais qui savait sa Russie par cœur.

Le prince Dolgorouki a été privilégié. Quand on l'a appelé à Saint- Pétersbourg en 1845, il savait fort bien que c'était pour le punir d'avoir publié en France, sans la permission de l'empereur, une brochure assu-

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rément fort innocente et signée d'un pseudonyme ^ Arrivé à Gronstadt, il fut arrêté, ainsi que tous ses domestiques (car dans ce pays il faut que le flls paye pour son père, le serviteur pour son maître); ses papiers et tous ses effets furent mis sous les scellés , et quelques jours après, le prince s'acheminait vers la frontière de TOural, il restera en exil jus* qu'à ce qu'il plaise à son seigneur et maitre de prononcer le mol pardon. Du reste, et pour le dire en passant, sans que ceci soit un horfr-d'œuvre, cette famille Dolgorouki est dès longtemps accoutumée aux allures du despotisme moscovite. Nous voyons un prince de ce nom condamné à mort par l'impératrice Anne Ivanowna (1740), pour avoir tenu quelques propos un peu légers sur sa très-chaste majesté ; un autre Dolgorouki fut par le m^me jugement, ou plutôt par le même décret, condamné au même supplice, pour avoir malignement interprété les vues politiques de la tzar i ne et offensé sa personne sacrée par des paroles peu respectueuses. On voit que les autocrates de Russie n'ont guère pour habitude de suivre le noble exemple de ces empereurs romains, qui disaient à un préfet du prétoire : « Si quelqu'un parle mal de notre personne ou de notre gou« vernement, nous ne voulons point le punir : s'il a parlé par légèreté, il faut le mépriser; si c'est par folie, il faut le plaindre; si c'est avec l'intention de nuire, il faut lui pardonner ^. »

Mépris de la liberté individuelle, insouciance de la vie des hommes, atteinte violente à tout ce qu'il y a de plus respectable dans l'ordre so^ cial, lâche abus de la force et de la toute-puissance, tous les moyens sont bons au despotisme. Le pouvoir sans contrôle s'habitue si bien à ces façons d'agir, que, blasé sur les procédés qu'il emploie, il en arrive à s'attaquer aux sentiments les plus intimes de l'homme, à la foi religieuse elle-même. C'est tout simplement un viol moral, c'est-à-dire le crime le plus abominable.

Chasser les juifs du territoire russe ou polonais, persécuter les calho«* liques, ordonner que toute église latine qui sera détruite ou qui tombera en ruine ne pourra être relevée qu'à la condition de devenir église grec- que, ce sont menus plaisirs de despote fanatique, et l'empereur Nicolas ne se fait faute de profiter sur ce point de l'exemple de tant d'autres souverains dont l'histoire a signalé les fureurs intolérantes. Mais le txar fait plus et mieux : ne pouvant convertir les Israélites, et ne voulant pas se priver de leurs services militaires, il fait enlever leurs enfants, les place dans ses écoles préparatoires, les fait baptiser et élever dans la religion

* Notice sûr les principales familles de la Russie, par le comte d^Almagro. * «« Siid ex leviiate processerit, contemnendum est; si ex in<^anfa, miserallone dignissf- mam ; si ab injuria, reroittendam. >

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grecque. Ccst de la propagande à la façon de Mahomet. De tous les griefs que la justice et rhumanilé peuvent formuler contre le despotisme russe, celui-ci est assurément le plus grave. Nous ne connaissons rien de plus odieux que cette violence faite à la conscience d'un peuple» que cette escroquerie morale, que cette inoculation frauduleuse d'une croyance étrangère. UÂrabe ou le Turc qui soumet son esclave à la castration pour en faire plus tard Pinnocent gardien de son harem, est moins cri- minel que le Russe qui vole l'enfant juif à sa famille, pour le baptiser en vertu de la suprême volonté d'un despote.

Les actes du despotisme sont aussi variés que la manifestation de la volonté et que les caprices de l'homme. Ils portent souvent l'empreinte de la mobilité naturelle à un pouvoir qui n'a que l'embarras 4u choix non-seulement entre la justice et l'iniquité, mais encore entre les infinies nuances qui séparent ces deux extrêmes. La bizarrerie, la contradiction et même la folie se comprennent dans un juge qui prononce au gré de ses passions bonnes ou mauvaises, et qui peut envoyer un homme à la mort sous l'impression d'un cauchemar douloureux ou d'une digestion laborieuse. Un pauvre diable, prisonnier on Sibérie, s'échappe, je ne s^is comment, et parvient à gagner sa ville natale, Odessa. On le découvre, et sa femme, coupable de lui avoir donné asile, est condamnée à le suivre dans le lieu d'exil il va être reconduit. Un aubergiste va trouver le gouverneur général, lui expose que cette femme, depuis long- temps h son service, lui est indispensable, et, en conséquence, demande sa grâce. La condamnée est aussitôt amnistiée. Épouse dévouée, elle était digne de l'exil; cuisinière habile, elle méritait toute l'indulgence de son juge.

Telle est la justice du despotisme.

Qu'on ne dise pas que le despotisme i la russe n'est dangereux que lorsque le souverain est une de ces natures perverses qui font le déses- poir d'un peuple et Ja honte de l'humanité. Il est redoutable par l'abus» même exceptionnel, qu'on en peut faire, et, certes, la tentation est trop forte pour que le tempérament le plus modéré n'y cède pas quelquefois, l/empcreur Alexandre, tout juste et humain qu'il était par caractère, a eu, comme un autre, ainsi qu'on le verra, ses moments de criminelle violence et do déplorable iniquité. Toutes les femmes qui ont régné sur la Russie, quoique s'appliquant à adoucir les mœurs de la cour et de la nation, ont commis ou laissé commettre des actes de cruauté et de coupable arbitraire. On sait, entro autres, que l'impératrice Anne, inspi* rée par l'infâme Biren, fit tuer, mutiler ou exiler plus de soixanle-<dix mille personnes.

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Avec le despotisme russe, point de discussion possible. L'ordre donné ou signé par le maître est invraisemblable, impossible; il n'importe; l'exécution doit suivre immédiatement. Ce que l'empereur dit doit être bien, ce qu'il veut doit être praticable. Le factionnaire discute-t-il la consigne que lui a donnée son caporal? Il la suit souvent sans la com- prendre, sans chercher même à s'en expliquer le sens. Le Russe à qui son supérieur a daigné transmettre une injonction quelconque n'est, comme le soldat en sentinelle, qu'un instrument aveugle chargé d'ac- complir tel acte délibéré et résolu par un plus puissant, un ressort passif obligé d'obéir machinalement à l'impulsion qu'il a reçue.

On conçoit que l'habitude d'ordonner, sans formes et sans examen, des, châtiments qui sont aussitôt infligés, peut occasionner d'étranges inci- dents, de cruelles méprises et des complications d'autant plus déplo- rables, qu'elles n'étaient pas prévues. Voici une anecdote qui montre ce que l'innocence la plus sûre d'elle-même peut avoir à redouter du despo- tisme russe. C'est le comte de Ségur, ancien ambassadeur de France à Saint-PéteFsbourg, qui parle :

« Un matin, je vois arriver chez moi, avec précipitation, un homme troublé, agité à la fois par la crainte, par la douleur, par la colère; ses cheveux étaient hérissés, ses yeux rouges et remplis de larmes, sa voix tremblante, ses habits en désordre. C'était un Français.

« Dès que je lui eus demandé la cause de son trouble et de son chagrin : Monsieur le comte, me dit-il, j'implore la protection de Votre Excel- lence contre un acte afTreux d'injustice et de violence: on vient, par ordre d'un seigneur puissant, de m'outrager sans sujet, et de me faire donner cent coups de fouet.

« Un tel traitement, lui dis-je, serait inexcusable, quand même une faute grave l'aurait attiré ; s'il n'a pas de motif, comme vous le prétendez, il est inexplicable et tout à fait invraisemblable. Mais qui peut avoir donné un tel ordre?

c( C'est, me répondit le plaignant, S. E. M. le comte de Bruce, gou- verneur de la ville.

a Vous êtes fou, repris-je ; il est impossible qu'un homme aussi estimable, aussi éclairé, aussi généralement estimé que l'est M. le comte de Bruce, se soit permis à l'égard d'un Français une telle violence, à moins que vous ne l'ayez personnellement attaqué et insulté.

c( Hélas! monsieur, répliqua le plaignant, je n'ai jamais connu M. le comte de Bruce. Je suis cuisinier; ayant appris que M. le gouverneur en voulait un, je me suis présenté à son hêtel ; on m'a fait monter dans son appartement. Dès qu'on m'a annoncé à Son Excellence, elle a ordonne

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qu*on nie donnât cent coups de fouet, ce qui sur-le-champ a été exécuté. Mon aventure peut vous paraître invraisemblable, mais elle n'est que trop réelle, et mes épaules peuvent au besoin servir de preuves '. »

Bref,^l*ambassadeur promet au malheureux cuisinier une éclatante ré- paration s'il dit la vérité, mais le menace de toute sa colère s'il a menti. Il écrit aussitôt au comte de Bruce pour lui demander des explications ca- tégoriques et immédiates. Après quelques heures d'attente, voici ce qu'il apprend : le gouverneur avait pour cuisinier un Russe dans ses terres ; cethonime venait de s'enfuir de la maison de son maître, après l'avoir volé. Un châtiment exemplaire l'attendait à son retour. Or, c'était dans ces circonstances que le cuisinier français s'était présenté. Quand on le condui- sit vers le gouverneur, celui-ci était assis devant son bureau, le dos tourné à la porte de son cabinet. Le domestique qui introduisait l'étranger dit en entrant : « Monseigneur, voici le cuisinier. » Le comte, sans se retourner, s'écria : « Eh bien, qu'on lui donne cent coups de fouet, comme je l'ai ordonné. » Le domestique referma brusquement la porte, et mal- gré les protestations du pauvre cuisinier, le traîna dans la cour, où, aidé de ses camarades, il le gratifia des coups de fouet destinés à l'esclave déserteur.

Il va sans dire que tout fut expliqué et réparé tant bien que mal. Mais notre complitriotc n'en avait pas moins été flétri et battu. Si la discussion d'un ordre émané d'un homme puissant était tolérée en Russie, de pareils quiproquo seraient-ils possibles?

M. de Ségur fait suivre le récit de cette singulière aventure, de quel- ques reflexions qui viennent ici fort à propos. « Tous ces cflets, tantôt cruels, tantôt bizarres, et rarement plaisants, d'un pouvoir dont rien n'ar- rête ou ne suspend au moins l'action, sont les conséquences inévitables de l'absence de toutes institutions et de toutes garanties. Dans un pays Tobéissance est passive, et la remontrance interdite, le prince ou le maître le plus juste et le plus sage doit trembler des suites d'une volonté irréflé- chie, ou d'un ordre donné avec trop de précipitation. »

Le même diplomate raconte un autre fait qui, pour être ridicule, n'en est pas moins significatif, en ce qu'il donne une juste idée de la stupide exactitude à laquelle les souverains et grands seigneurs russes ont habitué leurs subordonnés dans l'exécution de leurs ordres. L'impératrice Ca- therine Il avait un chien qu'elle afTectionnait singulièrement et qu'elle appelait Suderland, en mémoire d'un Anglais qui le lui avait donné et qui

* Mémoires ou Souvenirs et anecdotes^ par M. le comle de S<'gui', lom. Tl, pag. 2ôC de la troisième édition.

U LES MY8TÈKES

portail ce uoiii. Ce chieu vint à luourir, et la tzariiic orduiuia qu'où IVni- paillàt. De boiiche eu bouche l*ordrc « de faire empailler Suderlaud » arriva, sans autre commentaire, au chef de la police. Or, il y avait à Saint- Pétersbourg uu étranger fort riche»